Ouvertement critiquée l’an dernier pour sa distribution qui respirait davantage la fleur de lys que l’étoile de la Vierge Marie (Stella Maris), la comédie musicale Évangéline était attendue de pied ferme au Centre Avenir de Moncton cette fin de semaine. Outre Maude Cyr-Deschênes (Évangéline), originaire de Saint-Jacques, Raphaël Butler, qui a grandi à Moncton et François Richard, les artistes racontaient une histoire qui n’était pas la leur à un public connaisseur. Une lourde commande. Mais lorsqu’on est acteur, ce sont les risques du métier. Heureusement, le tir était juste: un professionnalisme exemplaire, une sensibilité profonde et un jeu fort convaincant.
Il suffisait de tendre un peu l’oreille samedi pour entendre, par moment, des sanglots, dans une salle bien remplie. Parmi les grands émois de la soirée, la sublime interprétation de la chanson « Au nom de toutes les femmes » par Nathalie Simard est peut-être en tête de liste. À 57 ans, sa maitrise vocale est remarquable. Elle chante avec une sincérité désarmante des paroles qui vont droit au coeur, liant le contexte de l’époque à un enjeu qui demeure vital à ce jour: « Pour celles qui se sont tues | Celles qu’on a dévêtues | En déchirant leurs larmes | Au nom de toutes les femmes | Qui comme moi, n’ont pas pu | Qui se sont retenues | Qui ont baissé les armes | De peur qu’on les condamne | … ». Incarnant Soeur Marguerite, sa performance prend tout son sens auprès de la jeune Évangéline, qui cherche notamment à s’émanciper du rôle de genre traditionnel et des pressions patriarcales.
« Au nom de toutes les femmes » était l’une des 13 chansons conçues sur mesure pour la pièce, en plus du titre Évangéline de Michel Lecomte, qui a servi de finale. L’interprétation en solo de « Mourir une dernière fois » par Maude-Cyr Deschênes fut aussi particulièrement poignante, pour la puissance vocale de la chanteuse néo-brunswickoise et la scène déchirante qui l’accompagnait. D’autres chansons, plus lumineuses ont semé la joie, laissant s’harmoniser les voix d’une machine visiblement bien rodée qui s’était produite à Montréal, Québec et Trois-Rivières avant de débarquer en Acadie, le 24 juillet.
Là ou certains personnages se font aimer: Évangéline avec son optimisme débordant et Gabriel avec son humble charisme, d’autres se font aussi haïr. Nul n’y parvient mieux que Baptiste LeBlanc, le fils de notaire au style grandiloquent qui tente en vain de ravir le coeur d’Évangéline. Matthieu Lévesque se démarque réellement dans ce rôle où il multiplie ses ennemis tant sur la scène, que chez l’auditoire. Son personnage est essentiel en tant que source de perturbations tout au long de l’oeuvre. Par ailleurs, Laurent Lucas, en tant que Père Félix, agit avec une piété frôlant l’excès, ce qui rappelle bien la forte influence de l’Église à l’époque.
Le spectacle réussit également dans son ensemble par son aspect moderne, son décor astucieux, ses quelques touches d’humour bien dosées et ses marqueurs historiques habilement échelonnés. L’émotion est maitre – il fallait s’y attendre vu le poème épique qui a inspiré la pièce – mais elle n’écrase pas non plus les évènements clés du passé de l’Acadie. Au contraire, elle les agrémente. Somme toute, il n’y a ni trop de romance, ni trop de chagrin, juste ce qu’il faut.
Et pour ceux qui craignaient qu’un spectacle acadien de production québécoise ça ne fonctionne pas, soyez-en rassurés: c’était tout à l’honneur de l’Acadie. N’empêche que j’étais vraiment chatouillé d’une envie d’entendre « Réveille » de Zachary Richard lorsque les Anglais se sont pointés avec leurs gros sabots. Finalement, je l’ai écoutée sur le chemin du retour dans ma voiture. Et étrangement, ça donnait l’impression que le spectacle n’était pas tout à fait terminé.


