Absence de rap en Acadie, un malencontreux concours de circonstances


Radio Radio sur scène. Crédit : Denis Germain.


27 avril 2021

Radio Radio est arrivé de nulle part avec leur premier album. Le groupe de rap a conquis la francophonie canadienne pendant plusieurs années et a marqué l’industrie musicale des deux dernières décennies en Acadie. Avec leur popularité et visibilité dans les médias, pourquoi n’ont-ils pas inspiré une nouvelle génération de rappeurs acadiens?


Félix Arseneault


2008. Le gala de l’ADISQ s’enflamme sous le refrain de Cliché Hot. La francophonie scande son amour pour les Jacuzzi. Radio Radio a atterri dans le paysage musical grâce à leur premier album. Ce succès était inattendu.


« Je ne pensais pas que j’allais faire carrière avec ça », se rappelle Gabriel Malenfant, l’un des membres de Radio Radio.


L’impact a été immédiat. Présence dans les plus grands festivals, album hip-hop de l’année à l’ADISQ, artiste de l’année au ECMA, courte liste des Prix Polaris. Le groupe basé à la Baie Sainte-Marie en Nouvelle-Écosse perce le marché québécois, quelque chose que peu d’acadiens ont accompli avant eux.


« Je crois que Radio Radio a été important pour que la culture s’urbanise, pour que les jeunes puissent s’identifier et se sentir vraiment en vie », affirme Gabriel Malenfant.


Alors que le rap est la musique la plus populaire au monde, 13 ans après leur premier album, Radio Radio et son entourage restent les seuls rappeurs acadiens à avoir obtenu de la grande visibilité.


Mais où est le rap acadien?


Pendant plusieurs années, Radio Radio ont fait des tournées à travers le Québec, mais aussi l’Acadie. Les élèves des écoles tant francophones qu’anglophones des provinces des Maritimes vibraient au son du groupe. Pourtant, après leur percée, il y a silence radio dans la scène rap acadienne.


« J’aurais vraiment cru qu’il y aurait eu plus de jeunes rappeurs qui seraient sortie après nous autres. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas eu un autre rap band qui est sortie de Mathieu-Martin [NDLR : école secondaire de Dieppe qu’à fréquenter Gabriel Malenfant] après nous autres. J’aurais vraiment cru que oui, mais c’est une question de timing peut-être », dit un Gabriel Malenfant pensif.


Arthur Comeau, rappeur de la Baie-Saint-Marie et ex-membre de Radio Radio, trouve, pour sa part, déjà beau le fait que le rap et l’Acadie ont pu connecter à une certaine période.


« Je crois qu’on est déjà chanceux d’avoir eu du rap dans le canon acadien », affirme celui qui a quitté Radio Radio en 2014 en raison de différences créatives.


Arthur Comeau. Crédit : Alain Arsenault.


Le problème pour Comeau se trouve au-delà de la musique hip-hop.


« Je ne vais pas être icitte à dire que l’Acadie à pas un assez gros rap scene, je crois que l’Acadie à pas un assez gros music business en général. »


Le faible taux de rap en Acadie fait en sorte que sa présence est moindre sur les ondes radio, médium encore très populaire dans la région.


Jason Ouellette, directeur général des radios communautaires francophones de Saint-Jean, Fredericton, Miramichi et Halifax, affirme qu’à part la place accordée par quelques stations à Radio Radio, l’auditeur acadien n’entend pas de rap.


« Est-ce que ce sont les artistes qui manquent, ou est-ce que ce sont les radios qui manquent? Moi je pense que ce sont les artistes qui manquent, affirme Jason Ouellette. L’Acadien peut faire du rap, c’est juste que le médium ne l’encourage pas à le faire. »


Même son de cloche du côté de l’agente d’artiste et propriétaire de l’étiquette le Grenier musique, Carol Doucet, qui affirme que, présentement, le rappeur acadien n’a pas beaucoup de visibilité.


« On travaille avec des artistes de tous les genres sauf dans le rap par ce qu’il n’y en a tout simplement pas, on n’en connait pas à part Radio Radio », affirme-t-elle.


Problème de culture et de langue


Année après année à travers le monde, le rap se trouve au sommet des classements sur les plateformes d’écoute en continu. Au Québec, FouKi, Loud et White-B sont certains des artistes les plus écoutés.


Le phénomène est le même dans les provinces de l’Atlantique où le rap anglophone est roi. Alors, pourquoi est-ce qu’on ne voit pas plus de jeunes rappeurs acadiens qui auront été influencés par la musique du moment et la percée du marché qui est possible comme l’ont démontré Radio Radio?


« Les jeunes artistes ne sont pas plus influencés par la musique d’ici que d’ailleurs, par ce que la musique, c’est tellement rendu international, déclare Carol Doucet. Je ne pense pas que c’est par ce qu’ils sont dans ce territoire-ci qu’ils ne sont pas intéressés par la musique hip-hop. Ils sont intéressés à en écouter, mais pas à en faire. »


Matt Boudreau, artiste pop alternatif de Petit-Rocher au nord du Nouveau-Brunswick, se désole de ne pas côtoyer plus de rappeur dans le milieu musical acadien. Selon lui, la culture acadienne est possiblement une barrière à l’émancipation du rap.


Matt Boudreau. Crédit : Annie France Noël.


« On ne vient pas vraiment d’une culture ou le rap est quelque chose de vraiment affluent. On vient d’une culture assez rigodonne, assez violoneuse. On n’est pas assez entouré de rap pour en recréer naturellement » affirme l’auteur-compositeur-interprète.

Malgré un nombre modeste de visionnements, l’étudiant à l’Université de Moncton Pierre Duguay-Boudreau, alias Petipé, n’envisage pas de poursuivre une carrière sérieuse dans le domaine dû à la barrière que peut avoir la musique produite en français.


« La population francophone du Nouveau-Brunswick semble avoir une réticence à écouter de la musique francophone et pas juste du rap. Même si ce que je produis était excellent, les chances que ça pogne sont diminuées par le fait que je suis en Acadie », souligne celui qui dit ne faire que du rap pour le plaisir.


Pierre Duguay-Boudreau, alias Petipé. Crédit : Mathieu Lewis.


Ce sentiment d’impuissance de la langue française face au géant américain et anglophone est partagé par Jason Ouellette.


« La plus grande présence de l’anglais chez les francophones du Nouveau-Brunswick fait en sorte que l’essor d’un rappeur et même d’un artiste francophone devient plus difficile », affirme-t-il.


Un rappeur à l’horizon?


Matt Boudreau avoue qu’il aimerait bien essayer de faire du rap et il voit un futur avec une scène rap en santé en Acadie.


« Ça va prendre quelqu’un qui va vouloir le faire, pi je suis sûr et certain qui va avoir quelqu’un qui va le faire un moment donné, qui va reprendre la flamme de Radio Radio. »


Carol Doucet est certaine qu’il y a quelque chose à faire pour augmenter la production de ce style de musique qu’elle trouve intéressant au niveau de la langue, de la structure des textes et des messages véhiculés.


Gabriel Malenfant, alias Gabio. Crédit : Charline Clavier.


Pour ce qui est de Gabriel Malenfant, il se prépare à lancer un premier album solo en anglais et le sixième album de Radio Radio. Il croit que l’omniscience grandissante du rap dans notre société fera en sorte qu’il y aura sans aucun doute quelqu’un qui suivra les pas du groupe.


« Quand on a grandi on n’était pas autant entouré de la culture hip hop, mais tu croirais que maintenant que c’est dans les top charts qui en auraient plus. Y va surement en avoir. »


Selon lui, la percée de Radio Radio a contribué à l’essor de certains artistes acadiens comme Les Hôtesses d’Hilaire, Les Hay Babies et P’tit Belliveau. Un sentiment que partage Arthur Comeau qui a fondé la Tide School, studio et maison de disque basé à la Baie Saint-Marie, qui promouvoie certain rappeurs néo-écossais comme Denzel Subban et Mike à Vik et qui tente de fracasser le plafond de verre qui est au-dessus des artistes acadiens.


« Le rap c’est une miette comme une musique de révolution. Après que t’as fait la révolution, tu move on au next step et P’tit Belliveau est au next step de ce que Radio Radio était en train de faire. C’est plus gros que le rap. C’est plus about l’Acadie que anything else. »


L'article a été modifié après sa publication.


Pour écouter les artistes :

Gabriel Malenfant : https://www.instagram.com/gabrielmalenfant/?hl=fr-ca

Radio Radio : https://radioradio.bandcamp.com/

Arthur Comeau : https://arthurcomeau.bandcamp.com/album/prospare

Matt Boudreau : https://mattboudreau.bandcamp.com/

Petipé : https://www.youtube.com/channel/UC0D7jk-OJQsA3T-2n9LTi-A


D'autres artistes rap à découvrir :

Denzel Subban : https://www.youtube.com/playlist?list=PL_sPTPd61yH_yLSOtttnKXXEh3kf-eixM http://www.tideschool.com/denzel-subban

Mike à Vik : http://www.tideschool.com/mike-a-vik

Micheal Saulnier : http://www.tideschool.com/michael-saulnier

Franko LaMoya : https://www.youtube.com/user/FrankoLaMoya