Un. Deux. Trois … Go!

Un. Deux. Trois est un spectacle, voire même un évènement, d’une ampleur rarement vue sur scène au Nouveau-Brunswick. La pièce, d’une durée de cinq heures avec entractes, était présentée au Théâtre l’Escaouette la fin de semaine dernière.

Ce spectacle, écrit et mis en scène par Mani Soleymanlou, est une coproduction de neuf compagnies de théâtre francophones de partout au Canada. Parmi ces neuf, on retrouve Orange Noyée, créée et dirigée par Soleymanlou, et le Théâtre français du Centre national des Arts du Canada, aussi sous la direction artistique de l’auteur et metteur en scène du spectacle. On retrouve aussi chez les compagnies collaboratrices nos compagnies locales : le Théâtre l’Escaouette et le Théâtre Populaire d’Acadie.

Un. Deux. Trois n’est non pas une seule pièce, mais plutôt trois pièces présentées l’une après l’autre. Un raconte en quelque sorte l’histoire de Mani Soleymanlou, l’unique comédien de cette pièce : né à Téhéran, il l’a quitté dès l’âge de deux ans pour Paris, puis il a déménagé à Ottawa, puis à Toronto, avant de se retrouver à Montréal. Il se questionne sur son identité iranienne malgré la vie qu’il a vécue ailleurs; il se questionne sur son identité tout court. Un spectacle d’une efficacité frappante et qui est toujours d’actualité avec ce qui se passe présentement en Iran.

Dans la pièce Deux, il est rejoint par Emmanuel Schwartz. Après avoir présenté Un plus de 150 fois, Soleymanlou réalise que « l’autre » peut aussi s’identifier à sa quête d’identité. Mais lorsqu’il entreprend de l’explorer avec Schwartz, il se rend compte que ce dernier n’a peut-être pas les mêmes ambitions. Ce n’est pas parce que son père est juif qu’il veut nécessairement parler de cette identité ou l’explorer. Bien que Deux ait un impact différent que celui d’Un, il reste toutefois fascinant de voir l’idée de la première pièce déconstruite et reconstruite à deux personnes.

Ces deux pièces avaient une scénographie assez simple : 40 chaises vides. Trois répond au défi de les remplir : plus de 35 interprètes, venant des quatre coins du Canada et de multiples origines, se rassemblent sur scène pour cette pièce. C’est maintenant la troisième édition de Trois. Parce que oui, cette partie du spectacle change selon la distribution. La première fois était avec des Québécois.es d’origines diverses, la deuxième était avec des Français.es d’origines variées. Cette fois, c’est une grande partie de la francophonie canadienne qui était présente sur scène.

En chœur parfois, les uns contre les autres souvent, c’est toute une armée de voix qui s’élève pour se prononcer sur les questions identitaires soulevées lors des deux premiers volets. S’ajoutent à ça les questions sur la langue, indissociable du débat sur la culture et l’identité au Canada français, et l’identité de genre. Encore une fois, il est très rare de pouvoir voir autant d’interprètes réunis sur une même scène. C’était donc un plaisir à savourer, particulièrement lors des mouvements de groupes où l’entièreté de la distribution collaborait pour créer de grandes images fortes s’apparentant à des fresques vivantes.

Et les Acadiens, là-dedans?
Ils arrivent déjà, lentement, mais sûrement, vers la fin de leur tournée. Elle les a déjà menés à Ottawa, Sudbury, Toronto, Montréal, Québec et Caraquet. Moncton était l’une de leurs dernières destinations et ils iront maintenant à Vancouver et à Winnipeg, où la tournée prendra fin. Une belle expérience pour les cinq Acadiens de la distribution.

Cinq Acadiens qui ont des racines bien différentes les unes des autres : des mauvaises langues pourraient même dire que quatre d’entre eux ne sont pas vraiment Acadiens. Caroline Bélisle est Québécoise d’origine; elle n’est en Acadie que depuis son parcours à l’Université de Moncton. Florence Brunet a grandi à l’Île-du-Prince-Édouard mais ses parents sont aussi Québécois. Jean-Charles Weka grandit à Bathurst, mais il est né à Rome de parents d’origine congolaise; il parle même dans la pièce qu’il s’est déjà fait dire qu’il était « trop bronzé pour parler chiac ». Chloé Thériault, elle, est née à Caraquet, mais a grandi et œuvre principalement en Ontario; elle avoue dans la pièce s’être fait décrite comme « pas assez acadienne pour parler de la Déportation ». Seul Gabriel Robichaud a un parcours et un nom typiquement acadiens. Et pourtant, c’est tout le contraire : ces cinq artistes font partie intégrante de la grande famille acadienne, lui donnant justement sa force et sa beauté, en plus de fournir de bons sujets de discussions qui sont justement abordés dans la pièce.

Les questions d’identités et de langue soulevées dans la pièce résonnent très fort dans notre Acadie fracturée entre un désir de modernité et une peur d’oublier le passé. Somme toute, une expérience marquante pour le public qui s’y est rassemblé. En espérant que ça ne soit pas le seul événement de la sorte que nous aurons la chance de voir passer à Moncton de notre vivant.

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